… une abstraction qui se moque bien d’en être une, sans vouloir faire autrement.
… une abstraction qui se laisse déborder par une certaine image du vivre et du corps.
Peindre abstrait, mate, avec des formes claires. Utiliser les différentes libertés de l’abstraction, une abstraction non systématique, d’ouverture, de jeu, d’élargissement.
Au plus profond de ma mémoire… l’abstraction était le motif géométriques des robes des femmes. Bien plus tard, cet espace vaste et vibrant, à couper le souffle, des peintures de Rothko ou de Pollock. Un espace-couleur, devant lequel des visiteurs déambulant étaient immédiatement aspirés puis incorporés à la peinture.
De la peinture à l’huile, jamais de couleurs pures sorties du tube, sauf le noir et le blanc.
Mélanger sans tenir compte des proportions, bien malaxer, ajouter du blanc, du médium, de l’huile de lin, jusqu’à ce qu’enfin la bonne couleur apparaisse, exacte.
Eviter tons bruns, les ocres, les terres, trop matérialistes. Préférez les roses chair, les rouge sang, les orangés, les verts, tous les verts, les bleus, tous les bleus, les jaunes.
Le noir est un contrepoint, il rattrape, il assoit, il pèse.
Le blanc est une lumière et une absence.
J’ai le souvenir d’un bleu extraordinaire, un soir d’enfance. Un tissu de blouson de sport plastifié bleu/mauve pâle qui changeait d’intensité sous la lueur du réverbère.
Les couleurs n’ont de réalité que la notre.
Les Aztèques avaient divisé le monde géographique et temporel en quatre et chaque quartier était (déterminé par) une couleur. Les autres couleurs existaient-elles déjà ?
Les tissus cousus sur la toile entrent en fusion/opposition avec les motifs et les couleurs de la peinture. Ils apportent leur propre intensité lumineuse, leur propre texture et viennent affleurer à la surface du tableau comme des résurgences d’un ailleurs.
Ils sont la mémoire d’un lieu, d’un temps, d’une façon de se situer dans le monde et obligent à repenser l’ordonnancement de la composition initiale, comme ces femmes en boubou marchant dans les rues grises de Paris qui viennent y apposer leur éclat et leur élégance.
C’est un matériau qui parle de la civilisation, de la façon de se vêtir, de protéger et de parer son corps. Les motifs sont souvent empruntés à l’environnement naturel et immédiat de la société qui les produit, ils résonnent comme une abstraction primitive et symbolique.
Avec le temps ils ont perdu leur puissance de symbole pour devenir des motifs décoratifs.
Voyager, mélanger tous les motifs des différentes strates de notre actualité.
Le premier tissu que j’ai intégré à une peinture est un tissu africain représentant des yeux.
Il m’est apparu si intense que j’en ai acheté plusieurs mètres de plusieurs couleurs.
La volonté de regarder ou pas la réalité est une question primordiale.
Peu à peu le matériau en lui-même a pris autant d’importance que le motif, son épaisseur, sa brillance, la longueur de ses fibres, la qualité de sa surface.
Pour maintenir les tissus sur la toile, il faut parfois transpercer la couche picturale avec une aiguille et les remords sont impossibles.
Le volume se s’est imposé pour faire vivre les formes, donner une épaisseur à la peinture, la faire naître à la réalité et la distancier du souvenir.
Faire d’affreuses petites choses cousues sur une géométrie.
Déranger la peinture, l’agresser, s’en moquer, l’empêcher de dormir.
Une toile blanche ressemble à un drap propre, c’est une promesse.
L’ébauche est une épreuve de concentration. Après quelques couches, il arrive qu’un élément vienne s’opposer à l‘ensemble et tout bascule. C’est le moment le plus délicat : soit qu’il faille y travailler encore et encore pour la rétablir dans son équilibre premier, soit elle développe une vie propre qui agresse et contrarie pour s’achever dans un affrontement.
S’imposer la lenteur est pour moi une forme d’engagement. Travailler dans la lenteur de la couture, lenteur des couches de peintures superposées, contre le rythme imposé par la société, contre les délires de la production industrielle.
Il est si difficile de dire vrai. Dire est un éparpillement.
Rester hors de la provocation, cette surenchère d’horreurs. Se tourner vers les mécanismes de la pensée, créer ses propres ancrages, rester à l’écoute de ses forces de destruction, ce sont elles qui font avancer.
Les premières peintures qui m’ont été données à voir dans un musée étaient celles de Goya et de Vélasquez. La fascination que j’en éprouvais était intimement liée à la répulsion causée par le réalisme monstrueux des corps et des scènes représentées.
Donner des formes subjectives et ridicules aux lieux communs de l’époque.
« Ta peinture sera comme ta cervelle,
plus opaque que le pied droit d’une demoiselle. »
Robert Desnos (Peine perdue)
La peinture est bonne si elle exprime un secret.